Le Front national-républicain.

Les élections législatives de juin 2022 témoignent de l'usure des institutions de la Ve République : en dépit du mode de scrutin, et malgré leur proximité avec l'élection présidentielle, elles échouent à dégager la majorité absolue qu'elles étaient pourtant censées produire de façon presque mécanique. Mais au delà, elles témoignent d'un singulier reclassement des forces politiques : tripartion du spectre politique, alourdissement des clivages géographiques, nouvelle mécanique des reports de voix.

Anatomie d’une urbanité éclatée : les élections législatives à Marseille.

Au terme d’une campagne riche et dynamique, Hendrik Davi et Pauline Tournier font basculer la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône de la majorité macroniste à l’opposition radicale. C’est une très belle victoire acquise de haute lutte dans un territoire a priori difficile : dans cette partie du centre-ville, le découpage Marleix de 2010 avait savamment retiré à la circonscription les bureaux les plus à gauche (La Plaine) pour les placer dans la 4e, avec à l’époque l’intention évidente de sécuriser le siège à droite, le laissant dominé par les bureaux les plus bourgeois du 6e arrondissement marseillais. Si Pauline et Hendrik ont été aidés par une belle dynamique politique et militante, cette victoire est aussi la leur : ils ont su fédérer largement autour d’eux la France Insoumise, l’ensemble des forces de la NUPES et même au-delà. Quand on sait que la gauche a été en proie à de grandes divisions sur ce territoire, c’est un acquis politique incontestable. Moi-même candidat à l’investiture sur la circonscription et ayant constaté l’ostracisme et l’affrontement qui ont caractérisé les dernières campagnes marseillaises à gauche, je leur suis particulièrement reconnaissant de l’impulsion donnée cette année, menée dans l’ouverture et la bonne humeur. La victoire se dessinait un peu avec l’élection présidentielle : Jean-Luc Mélenchon, réalisant 34% des voix sur la circonscription entraîne en effet dès avril le siège dans la rupture avec l’ordre libéral.


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Mais nos candidats démontrent surtout que la France Insoumise et l’Union Populaire rassemblent mieux la gauche qu’en 2017 : à l’époque, Hendrik Davi avait récupéré 40% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon alors même que les deux autres candidatures à gauche étaient restées marginales, autour de 2% chacune. C’est différent cette année : avec 13 295 voix au premier tour (40% des suffrages exprimés), Pauline et Hendrik réunissent sur leur nom les deux tiers des électeurs de gauche de la présidentielle. Ils laissent loin dans leur sillage la sortante LREM, à 7841 voix (23%), preuve que le vrai vote utile de la présidentielle a d’abord et surtout été effectué en faveur de M. Macron, dont les candidats aux législatives peinent en conséquence à retrouver le niveau. Alors que la victoire pouvait sembler presque acquise, le second tour a donné lieu à une correction assez nette : avec finalement 17 295 voix et 56%, les candidats de la Nouvelle Union Populaire ne progressent que de 3800 voix, alors que la députée sortante engrange elle 5400 voix supplémentaires. Elle se hisse à plus de 44% alors que son score du premier tour laissait envisager une défaite bien plus cuisante. Mme Racon-Bouzon a de toute évidence reçu des renforts de la part des électeurs de droite, mais les 1300 voix de Maryline Antoine (LR) ne suffisent cependant pas à expliquer sa relative remontée[i] : il faut chercher du côté des électeurs dont les suffrages s’étaient portés sur Mmes Lambert (RN) et Manivet (Reconquête !) lors du 1er tour. On peut objecter que les électeurs ont pu se croiser, ceux d’extrême-droite s’abstenant quand des abstentionnistes venaient opportunément soutenir LREM au second tour : si cette explication est valable à la marge, elle ne doit cependant pas occulter un phénomène de transfert d’autant plus lisible que l’on descend à une échelle plus fine. Les meilleurs scores de la candidate de Reconquête ! sont en effet corrélés aux plus fortes progressions de Mme Racon-Bouzon au second tour : dans le bureau 608 (Jean Fiolle), Mme Manivet fait 10% au second tour, et Mme Racon-Bouzon progresse de 100 voix dans l’entre-deux tours, contre seulement 55 pour Hendrik et Pauline. C’est encore plus marqué dans le bureau 664 (Ecole Delphes) où, avec 12% des voix, la candidate de Reconquête ! semble pourvoir au redressement de 136 voix dont bénéficie la députée sortante lors du second tour. Les caractéristiques de l’électorat de M. Zemmour et donc de Reconquête !  expliquent cette porosité avec l’électorat de LREM : urbain, assez âgé, libéral et diplômé, il est plus à même de rallier une majorité dont le socle électoral s’est embourgeoisé et a largement vieilli depuis 2017. Une partie de l’électorat bourgeois et réactionnaire rallie donc le camp présidentiel lors de ce second tour. Par ailleurs, l’électorat RN caractéristique du nord et de l’est de la circonscription ne semble pas s’abstenir d’arbitrer : le bureau 425, qui avait vu le RN virer en tête au 1er tour avec 31% des voix s’oriente résolument vers Mme Racon-Bouzon au second tour, puisqu’elle emporte finalement le bureau avec 58%, quand elle ne réunissait que 19% des voix au 1er tour. L’hypothèse selon laquelle un électorat d’extrême-droite bourgeois choisirait plus volontiers LREM au second tour quand un électorat populaire s’orienterait davantage vers la NUPES est donc pratiquement à écarter ici et à ce stade : c’est bien le barrage à la NUPES  qui a semblé prévaloir dans toutes les strates de l’électorat conservateur et réactionnaire. A l’opposé, les bons scores de nos candidats sont campés sur le cœur de la circonscription, dans les bureaux caractéristiques de la classe moyenne : 64% dans le bureau 508 (école Copello), 67% dans le 513 (école Abbé de l’Epée), 70% dans le 510 (école Olivier Gilibert). A noter que ces excellents bureaux étaient aussi les meilleurs bureaux de LFI aux élections européennes de 2019 et aux élections départementales de 2021 : nous y dépassions systématiquement les 10% au premier tour quand nos résultats nationaux et locaux étaient beaucoup plus décevants. En revanche, les très bons bureaux de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle (les Chutes Lavies, boulevard Daddah), ne s’établissent qu’à un maximum de 60%, un étiage finalement décevant. 

Les résultats dans la 5e circonscription m’inspirent donc trois conclusions : la NUPES a largement les caractéristiques du vote utile à gauche : électorat diplômé et urbain, coalition des conservateurs et des réactionnaires contre elle ; seule la candidature présidentielle de Jean-Luc Mélenchon élargi sensiblement ce socle aux classes populaires, qui retrouvent l’abstention aux législatives ; LFI est à plusieurs égards le cœur de la gauche en étant à la fois capable de faire des scores honorables seule contre tous les autres ou de réunir tout le monde avec succès. 

Les résultats dans les autres circonscriptions marseillaises viennent confirmer ce tableau : dans les 4e et 7e circonscription, Manuel Bompard et Sébastien Delogu font la démonstration que les quartiers populaires des métropoles sont largement acquis à la NUPES. On pourrait objecter que le vote utile à gauche se porte massivement sur eux, et qu’en d’autres circonstances, il a pu se faire au profit d’autres candidats de gauche. Si le vote utile et la dynamique de la NUPES ont très certainement joué, Manuel et Sebastien  font, comme dans la 5e circonscription, la démonstration de la capacité de rassemblement de LFI est forte. En effet, dans la 4e circonscription, Manuel Bompard et Kalila Sevin font autant que Patrick Menucci en 2012 alors même que ce dernier  était porté par la dynamique présidentielle consécutive à l’élection de François Hollande et qu’il était opposé à l’extrême-droite au second tour ; dans la 7e, Sébastien et Farida améliorent même le score de Henri Jibrayel en 2012 de deux points face à l’extrême-droite. 

La 3e circonscription représente un véritable cas d’école synthétisant toutes ces caractéristiques : avec plus de 30% au premier tour, Mohamed Bensaada et Bénédicte Gomis font mieux que tous les candidats de gauche dispersés en 2017 ; au second tour, ils sont battus par la coalition des électeurs de droite et d’extrême-droite derrière la candidate du RN[ii]. Capacité de rassemblement de la Nupes et barrage des conservateurs et des réactionnaires : le nord-est marseillais est bien l’exemple chimiquement pur des dynamiques à l’œuvre lors de ces élections législatives.

Pour autant, ces conclusions locales me semblent devoir être confrontées aux résultats nationaux.

Le succès du national-républicanisme.

En 2017, au niveau national, le second tour des élections législatives avait donné lieu à une coalition de circonstance contre la République en Marche : les candidats de gauche qualifiés avaient fait l’objet d’un très bon report de la part de l’ensemble des électeurs des candidats de gauche éliminés ; les électeurs LR avaient bénéficié de reports issus de l’extrême-droite. Surtout, LREM n’avait pas bénéficié du renfort de la droite face à la gauche et inversement, comme on aurait peut-être pu s’y attendre. Il en avait découlé que les projections des sondeurs à l’issue du premier tour, qui donnaient parfois plus de 400 sièges à LREM avaient été assez nettement démenties, la majorité se trouvant à l’arrivée autour de 350 sièges. Dans les faits, cela se traduisait de la façon suivante : un marcheur devait avoir assez largement creusé l’écart au premier tour pour espérer l’emporter au second. Cette année, il n’en est rien : certes moins bien positionnée à l’issue du premier tour, la majorité sortante surnage assez nettement dans de nombreuses circonscriptions ; surtout elle reçoit des renforts inespérés. Le cas du ministre Clément Beaune dans la 7e circonscription de Paris (4e et partie du 11e arrondissement) est à ce titre significatif : il passe de 16 755 au premier tour à 22 919 au second, bondissant de plus de 6000 suffrages supplémentaires. Or, la totalité des électeurs LR (2400 voix), Reconquête ! (1700 voix) et RN (1500 voix) s’élève à 5500 voix en tout : même s’il peut y avoir un croisement des électeurs, certains choisissant de s’abstenir et d’autres se remobilisant à l’occasion du second tour, il apparaît que M. Beaune a bénéficié d’importants reports issus de l’ensemble de sa droite. A l’inverse, Caroline Mercary, qui portait les couleurs de la NUPES, ne gagne que 3000 voix dans l’entre-deux tour, ne bénéficiant même pas du report de l’ensemble des divers gauche et divers écologistes. S’agit-il seulement d’un réflexe défensif de la bourgeoisie urbaine, sur le modèle de ce que nous avons vu dans la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône ? Rien n’est moins sûr : les mêmes dynamiques apparaissent à l’œuvre dans la 1ère circonscription des Hautes Alpes, qui ne compte qu’une ville moyenne, Gap (40 000 habitants).  Notre camarade Michel Philippo, parvenu en tête au 1er tour avec 8562 voix réussit la prouesse d’en engranger 5000 supplémentaires au second. Pourtant, la députée sortante LREM le coiffe au poteau, passant elle de 7543 voix à 13 767 : elle a nécessairement bénéficié de renforts d’une partie des électeurs LR (3800 voix), Reconquête ! (1116 voix) et RN (6550 voix). C’est encore la même chose dans la 2e circonscription des Landes où Lionel Causse, candidat de la majorité, bénéficie de plus de 9000 voix supplémentaires dans l’entre-deux tours : le renfort des électeurs LR, centristes et divers droite ne suffisent pas à l’expliquer.

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Plus singulier, le report de voix fonctionne également dans l’autre sens : les candidats RN qualifiés pour le second tour reçoivent des renforts massifs, en particulier face à la NUPES. En Meurthe-et-Moselle, en 2017, le Front Républicain avait largement porté Caroline Fiat : alors qu’elle avait plus de 1400 voix de retard sur le FN au premier tour, elle bénéficiait de 12 000 électeurs supplémentaires au second, balayant alors d’extrême-droite par 17 772 voix contre 11 192. Il n’en est rien cette année : avec 16 133 voix au second tour, elle régresse assez nettement, ne distançant que d’une très courte tête le candidat RN parvenu lui à 15 984 voix. Dans le sud, le phénomène est plus marquant encore : dans la 9e circonscription (Aubagne, La Ciotat), la candidate RN passe de 11 000 à plus de 23 000 voix, ce que ne suffit pas à expliquer le report sur son nom des électeurs LR et Reconquête ! (10 000 voix en tout). Comme l’a souligné Lucas Trottmann, notre candidat dans la circonscription, il réunit davantage de voix que le RN a toutes les élections précédentes et s’approche même de ce qu’il a fallu au sortant LR Bernard Deflesselles pour être élu en 2017. Comme face à Mohamed Bensaada dans les quartiers nord, le RN a donc bénéficié du report préférentiel des électeurs de la majorité.

On a longtemps glosé sur la fin du front républicain, et sur les coups d’épingle que Jean-Luc Mélenchon lui aurait porté en 2017 et en 2022. Las, ce sont les électeurs qui choisissent les candidats, et non l’inverse : Jean Luc Mélenchon peut être un vrai tribun et un stratège politique hors pair, il n’est pas un dieu immanent forçant la main à des millions de citoyens dans l’isoloir. Si le front républicain a failli, c’est bien que les électeurs n’en perçoivent plus le sens. Ils le percevaient de toute évidence quand il s’est agi, lors des élections de 1889, de barrer la route aux monarchistes et aux boulangistes ; ils le percevaient encore face aux ligues d’extrême-droite en 1936 ; ils le percevaient toujours dans les années 1990, en 2002, en 2017 encore. Davantage que les prises de positions pourtant claires de Jean-Luc Mélenchon, qu’est-ce qui a durablement affaibli en France l’idée selon laquelle tout devait être fait pour conjurer l’extrême-droite ? Trois choses à mon sens : l’usure de la rhétorique et de la pratique du Front républicain jusqu’à la corde ; la confusion idéologique entre la droite et l’extrême-droite ; l’utilisation cynique par une partie des forces institutionnelles de postulats théoriques pourvoyant à l’hégémonie culturelle de la droite réactionnaire.

Le Front républicain a été invoqué à maintes reprises à partir de 1995 pour reconduire le maire socialiste de Hénin-Beaumont, pour faire face à l’extrême-droite à Orange, à Perpignan, au profit de Sylvie Andrieux dans les quartiers nord de Marseille, par M. Castaner en 2015 face à Marion Maréchal-Le Pen ou encore au profit de la droite de M. Muselier. Résultat des courses : Hénin-Beaumont est un fief du RN, Jacques Bompard s’est taillé un fief à Orange, Louis Aliot est maire de Perpignan, le RN tient le canton et la circonscription comprenant le 13e arrondissement de Marseille et la moitié des sièges de députés en PACA. Heureusement que le Front républicain de 1889 tenait mieux, sans quoi les Bourbons étaient de retour à Versailles. Ajoutons que les frasques judiciaires de M. Dallongeville à Hénin-Beaumont et de Mme Andrieux à Marseille ainsi que les revirements politiques de MM. Castaner et Muselier (passés respectivement de la gauche et de la droite à la macronie) ont peut-être accrédité l’idée que tout le personnel politique se valait et que le Front républicain n’était dès lors que son assurance-vie. 

Au-delà, quel est le sens du Front républicain, quand, depuis 2007, les responsables politiques ont largement emprunté au vocabulaire de l’extrême-droite ? De M. Sarkozy à Mme Pécresse à propos du Kärcher, en passant par les plaisanteries racistes de M. Hortefeux, avec la mise en place d’un ministère de l’identité nationale, avec l’instillation lente et méthodique des théories de Renaud Camus et le maniement de tous les lieux communs d’extrême-droite par MM. Copé et Wauquiez, on voit mal comment les électeurs établiraient encore une limite claire entre la droite républicaine et l’extrême-droite. 

Comme si cela ne suffisait pas, la majorité a largement donné, pendant cinq ans, dans le lieu commun d’extrême-droite : l’accusation de « wokisme », d’ « indigénisme », d’ « islamo-gauchisme » ou encore d’antisémitisme ont ponctué les discours de Mme Vidal et de M. Blanquer. Largement inspirées par des organisations comme le Printemps Républicain, renforcées par les sorties de MM. Valls, Hollande et Cazeneuve, elles ont alimenté l’idée que le péril était le même sur la gauche et sur la droite de la majorité, comme si la sensibilité aux dominations raciales ou l’idée qu’on puisse être éveillé aux discriminations pouvaient être ramenées au même rang que l’anti-universalisme consubstantiel de l’extrême-droite. M. Darmanin, accusant Mme Le Pen de mollesse a ainsi achevé de brouiller les cartes : comment s’étonner dès lors que les électeurs s’y retrouvent encore ?

René Rémond livrait dans les années 1970 une belle théorie sur les droites françaises, structurellement divisées. Elles ont cependant semblé, à l’occasion de ces élections législatives, trouver une cohérence minimale face à la NUPES ou au moins un réflexe défensif balayant le vieux Front républicain. La confusion de cet attelage sur les véritables ressorts de la citoyenneté en France, son instrumentalisation des questions relatives à la laïcité et le caractère conservateur et libéral de ses propositions économiques et sociales me porte à le désigner comme un nouveau front électoral, le front national-républicain.

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Face à cet attelage baroque, la gauche n’a d’autre choix que d’entreprendre l’identification de la majorité politique à la majorité sociale de la France en fédérant le peuple.

Fédérer le peuple : pour un retour de la question sociale.

La droite composite bénéficie en ce début de XXe siècle d’une chance historique : elle peut forger des majorités en mobilisant les catégories populaires sur les questions d’insécurité culturelle tout en pratiquant au pouvoir une politique ouvertement favorable aux catégories les plus aisées de la population. Cette remarquable synthèse a notamment été réalisée par Donald Trump et Jair Bolsonaro. Elle s’esquisse en France : Eric Zemmour a fait le pari lors de l’élection présidentielle qu’il pourrait troubler le jeu en étant à la fois très libéral sur le plan des conceptions économiques et extrêmement réactionnaire sur les questions de société. Las, il n’a pas réussi à river le clou de Mme Le Pen : trop violent, sans relais locaux ratissant le terrain avec la même efficacité que sa concurrente, sa campagne a viré au fiasco. Surtout, l’union de la droite libérale et de l’extrême-droite est encore gênée par le positionnement pro-européen de Emmanuel Macron ainsi que par sa pratique du pouvoir, volontiers élitiste et technocratique : impossible dès lors de lui coaguler un électorat de droite populaire.

Pourtant, le Rassemblement National dispose d’un programme économique de droite. En dehors du projet de renationalisation des autoroutes, rien n’y sonne comme autre chose que l’orthodoxie économique : baisse ponctuelle de la TVA, baisse de l’imposition sur les sociétés au sein d’un système de zones franches, privatisation de l’audiovisuel public, exonération de cotisations patronales pour les entreprises qui augmentent les salaires d’un montant inférieur à trois fois le SMIC. La proposition d’abrogation de l’impôt sur la fortune immobilière entend faciliter la transmission des biens professionnels d’une génération à l’autre[iii].Un système de chèque à destination des entreprises et des jeunes en formation est également envisagé. Ainsi, aucune des propositions économiques du Rassemblement national ne se départit de la vieille politique de l’offre : les zones franches ont été mises au point par le gouvernement de Alain Juppé dans les années 1990, le principe d’une exonération de cotisations sociales pour les entreprises a fondé le CICE sous François Hollande et a été pérennisé sous Emmanuel Macron, la vente des entreprises d’Etat pour financer les dépenses courantes n’aurait pas été reniée par Edouard Balladur. Pire : la protection de la transmission du patrimoine forge les sociétés les plus inégalitaires : celles dans lesquelles la position sociale s’hérite plus qu’elle ne se mérite. Rien, à aucun niveau, ne prépare le patriotisme économique dont se gargarisent Mme Le Pen et ses lieutenants : pas de réflexion sur la monnaie, sur le contrôle des changes, sur le protectionnisme douanier, pas d’outil de planification, aucune réflexion sur la demande globale, aucune mention du salaire dans ses parts directe et différées. Il s’agit d’un programme économique de droite, banalement de droite, tristement de droite pourrait-on dire : une sorte de synthèse entre Antoine Pinay et Jean-Pierre Raffarin, une tarte à la crème digne des cuisines de BFM Buisness.

Sans détailler l’ensemble du programme du Rassemblement National, il en est un volet qui me semble devoir être décliné ici, tant il porte la marque du conservatisme social de la droite : celui qui porte sur l’éducation. Au-delà des vieilles lunes de l’extrême-droite, comme la concentration de l’enseignement de l’histoire sur la France, comme si celle-ci était cloisonnée, ou encore l’instauration de « peines-plancher » sur les questions de vie scolaire, comme si une action éducative pouvait se passer du principe d’individualisation des cas, c’est le sens général donné à l’enseignement qui interpelle : « les formations dispensées à partir du lycée ne sont pas en adéquation avec les besoins de l’économie »[iv]. Il est même proposé que le DNB devienne, à la fin du collège, un examen d’orientation à l’issue duquel un tri serait effectué. Le projet éducatif du RN converge donc étrangement avec celui de la majorité de Emmanuel Macron dont le premier chantier devrait être l’enseignement professionnel, avec justement pour fin de réduire les enseignements généraux au profit de stages en entreprise. Là encore, on relève une vraie continuité idéologique entre les différentes nuances du camp conservateur. Enfin, le chapitre relatif au renforcement de l’exigence de neutralité des enseignants[v] fait écho aux incessantes remises en cause du professionnalisme des professionnels de l’éducation de la part du ministre Blanquer. C’est le signe que dans ce domaine aussi, les digues entre la droite dite républicaine et l’extrême-droite ont depuis longtemps cédé.

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Comme le souligne Serge Halimi , « le RN n’a nul besoin de réunir des comités d’experts, de disposer d’un programme, de mettre en avant des personnalités qui vont certifier ses compétences. Il lui suffit d’engranger les mécontentements. De la baisse du pouvoir d’achat aux désordres du stade de France, il ne propose rien, mais tout le sert »[vi]

Le risque d’une droite coalisée sur la base d’un front national-républicain, et pratiquant une politique néfaste aux classes populaires tout en ayant acquis l’adhésion d’une partie d’entre elles sur des questions culturelles nous pend donc au nez. Une large remobilisation de la gauche derrière une force politique radicale, soucieuse de prendre en main l’ensemble des territoires et la question écologique au moyen d’une franche rupture avec l’ordre libéral doit y faire pièce. C’est toute l’ambition de la France Insoumise et de la Nouvelle Union Populaire.

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[i] Cathy Racon-Bouzon progresse de 5400 voix en tout. Marine Manivet (Reconquête !) et Lambert obtiennent respectivement 2000 et 5000 voix.
[ii] Mohamed Bensaada revient sur le scrutin dans un article éloquent. Il souligne en particulier qu’il lui a manqué 2000 voix qui auraient pu provenir d’un réflexe de barrage des électeurs LREM face à l’extrême-droite. L’article a par ailleurs le mérite de démontrer que l’abstention massive des quartiers populaires a conduit à la domination électorale de l’extrême-droite. Une analyse incontournable. https://marsactu.fr/agora/autopsie-du-front-republicain-et-balistique-de-labstention/?fbclid=IwAR0Tea54qlCjaAF5by9zv3zYqQ2-j9F1fDWqA3PHybUBFSFhRTKwKj8ksfY
[iii] Programme présidentiel de Marine Le Pen, p. 23. https://mlafrance.fr/pdfs/manifeste-m-la-france-programme-presidentiel.pdf
[iv] Projet Ecole de Marine Le Pen pour 2022, p. 12. https://mlafrance.fr/pdfs/projet-l-ecole.pdf
[v] Projet Ecole de Marine Le Pen pour 2022, p.14. https://mlafrance.fr/pdfs/projet-l-ecole.pdf
[vi] « Un président contraint », Le Monde diplomatique n°820, juillet 2022.

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