« Ici est la force ».

Les résultats de l’élection présidentielle : une nouvelle tectonique des plaques politiques ?


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Unification du bloc bourgeois, élargissement du bloc d’extrême-droite.

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 n’introduit pas de basculement massif de l’électorat vers un camp plutôt qu’un autre. Bien que recomposés, les grands blocs de 2017 apparaissent reconduits.
En 2017, l’ensemble formé par les deux candidats d’extrême-droite (Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan) s’établissait à 25% quand les deux candidats établis à droite et au centre-droit (François Fillon et Emmanuel Macron) totalisaient eux 44%. Les cartes sont ici quelques peu rebattues : l’extrême-droite capte de toute évidence la partie la plus conservatrice et traditionnaliste de l’électorat de François Fillon quand Emmanuel Macron unifie la bourgeoisie libérale. Le bloc bourgeois s’établit donc aux alentours de 33% quand l’extrême-droite gagne elle près de 6 points. 
La gauche gagne elle 5 points. Elle s’établissait à 27% (Mélenchon, Hamon, Artaud, Poutou) en 2017, elle approche des 32% (Mélenchon, Jadot, Roussel, Hidalgo, Poutou, Artaud) cette fois-ci. Cela la situe à peu près dans les mêmes eaux qu’en 2007 (35%), assez en retrait par rapport à 2012 (42%) et 2002 (41%). 
Ainsi, on assiste concomitamment à trois phénomènes : l’unification de la bourgeoisie libérale autour d’Emmanuel Macron, la radicalisation de la droite extrême qui, avec une candidature « populaire » et une candidature libérale-réactionnaire ratisse grand angle et enfin une progression de la gauche sur un terrain déserté par un Emmanuel Macron assez nettement déporté à droite au cours du mandat. 

Vote utile, vote efficace et vote caché.

Les trois blocs établis le sont en partie par des dynamiques de vote. Sans rouvrir le débat sur le vote utile, on peut sans risque de se tromper avancer que les électeurs de Valérie Pécresse ont dans la dernière ligne droite voulu donner de la force à la candidature de Emmanuel Macron quand ceux de Eric Zemmour ont tenu à assurer la qualification au second tour d’une candidate d’extrême-droite. 

Les choses ne se sont par déroulées dans la même temporalité à gauche : aucun des candidats concurrents de Jean-Luc Mélenchon n’y a été gratifié d’un score réellement décevant par rapport à ce que lui promettait la dernière vague de sondages : Jadot, Roussel et Hidalgo étaient tous les trois donnés aux alentours de leurs scores finaux. On a défendu, dans cette campagne, le principe d’un vote efficace derrière la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Cette option semble avoir été validée par l’électorat de gauche puisque les autres candidats de gauche sont nettement à la baisse plusieurs semaines avant le scrutin. Il n’y a à priori pas eu de basculement de dernière minute ici, signe que l’adhésion à la campagne de l’Union Populaire relevait peut-être davantage de l’adhésion que d’un vote stratégique, contrairement à ce que répètent un certain nombre d’analystes et de responsables politiques.  

L’équipe de campagne de Éric Zemmour a répété à satiété qu’un vote caché en faveur de son champion allait finalement le propulser bien en delà de ce que les enquêtes d’opinion lui promettaient. Las, ça n’a pas été le cas, et Eric Zemmour s’est fracassé à 7% des suffrages exprimés. Au contraire, la candidature de Jean-Luc Mélenchon, au mieux sondée à 17% finit à presque 22%, sans pour autant déshabiller encore davantage les autres candidatures à gauche. De toute évidence, il était sous-évalué dans les enquêtes d’opinion. S’il faut chercher un vote caché, ce serait donc peut-être plutôt de ce côté-là du spectre politique.

A l’arrivée, la force réunie est considérable : l’Union Populaire triomphe dans les grandes villes, dans les quartiers populaires, au sein de la jeunesse.

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L’adhésion au programme de l’Avenir en Commun ne s’y est pourtant pas faite au même moment, ni avec la même intensité : on s’arrachait les tracts à La Belle-de-Mai dès le mois de février quand l’adhésion dans les quartiers plus aisés s’est faite plus tardivement. Les résultats sont éloquents : 56% dans les bureaux assez mixtes du nord du 6e arrondissement de Marseille, 78% dans celui de la cité de la Castellane, 80% dans celui de la cité de la Busserine. 

Pour impressionnants qu’ils fussent, ces résultats ne traduisent pas une territorialisation inédite du vote : dans les années 1960 et 1970, le vote en faveur du PCF dans certains quartiers populaires de la région parisienne atteignait également un niveau très élevé[i].  On doit donc de toute évidence faire un sort à tous ceux qui s’empressent de voir dans ces scores fleuves l’expression d’un vote communautaire. Ainsi, au lieu de gloser sans fin sur les « quartiers perdus de la République » certains journalistes feraient-t-ils bien d’aller visiter un peu La Courneuve. Parcourant son magnifique parc départemental ou son quartier pavillonnaire des quatre chemins ils s’apercevraient peut être que les  61% réalisés par Jean-Luc Mélenchon dans cette belle ville reflètent en réalité une société bien plus diverse que les clichés grossiers qu’ils se plaisent à colporter.

Le score très élevé réalisé par Jean-Luc Mélenchon, le fait que la gauche toute entière y soit désormais adossée tient de toute évidence de l’esquisse nette d’un vote de classe, j’y reviendrai. Pourtant, malgré ces scores fleuves, le destin « nous passe au bout des doigts ». Que lui a-t-il manqué ?

Ou sont les électeurs qui ont manqué au destin ? 

Contre la dynamique centrifuge à gauche, union populaire.

On pourrait longuement revenir sur le nombre de voix qui séparent Jean-Luc Mélenchon du second tour : 421 000. On peut également ajouter qu’il aurait suffit d’additionner les voix qui se sont portées sur l’Union Populaire à celle du PCF ou du candidat d’EELV pour assurer une qualification. Nous avons cependant suffisamment dit ce que nous pensions des processus de primaire, et même dénoncé le concept d’un vote utile pour ne pas trop en rajouter aujourd’hui sur la question. Aussi, au lieu de pleurer sur le lait renversé analysons plutôt les éléments qui permettent d’éclairer cette dispersion. L’élection présidentielle nourrit forcément des dynamiques centrifuges : sans candidat, on prend le risque de disparaître. Défaite mais largement dominante à gauche, la France Insoumise a montré qu’elle savait construire l’unité derrière elle, ce dont aucune autre force politique n’a jamais fait la démonstration ni dans la défaite ni même dans la victoire. En 1981, le PS fait ainsi méthodiquement battre la moitié des 86 députés communistes sortants ; en 2012, les dissidences issues du parti victorieux réduisent à 17 un groupe écologiste que des accords préalables pouvaient laisser espérer à 30. En 2002, le PS éliminé à la présidentielle fait battre les chevènementistes et, en 2007, n’épargne aucun communiste d’une candidature socialiste contre lui. 
Je ne veux en tirer pour ma part que deux conclusions : la logique de l’élection présidentielle reine est mortifère pour la gauche ; le régime parlementaire, pour peu que la force dominante ait renoncé à l’hégémonie, ce qui est précisément le cas aujourd’hui[ii], offre les possibilités d’une coalition à la fois majoritaire et respectueuse de chacun. L’expérience de la NUPES est ainsi historique à deux égards : le rassemblement de la gauche s’effectue derrière la force la plus radicale ; celle-ci prouve sa capacité au rassemblement en ne profitant pas de sa victoire pour étrangler les autres forces de son camp politique. C’est un précédent. 
 
Mais au-delà des considérations politiques pures, c’est la mécanique électorale qu’il faut examiner : où sont les voix qui ont manqué ?
 
Diagonale du vide et France périphérique.
 
Il se trouve en effet que les départements ruraux emblématiques depuis longtemps d’un vote de gauche voient un recul assez significatif de notre candidat par rapport à 2017 : 7000 voix de moins en Dordogne ou dans l’Allier, 5 500 dans les Landes. Dans les départements populaires du nord et de l’est frappés par la désindustrialisation, le ressac est plus prononcé encore : 35 000 voix de moins dans le Pas-de-Calais, 2500 voix dans la Meuse. Les scores s’y établissent à un niveau décevant : 16% dans les Vosges, 14% dans la Meuse. Il est ainsi saisissant de constater que dans ce dernier département, notre score est moins important que sur la commune de Versailles. 
Je ne suis néanmoins pas favorable aux conclusions à l’emporte-pièce qui amèneraient à conclure que la gauche populaire a perdu la France périphérique. D’abord parce que la notion de France périphérique, controversée, ne fait pas l’objet d’un consensus parmi les géographes et ensuite parce que le tableau mérite d’être plus nuancé. Le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon tient bon voir progresse dans un certain nombre de départements ruraux (il se maintient en Ardèche, gagne 3000 voix dans le Vaucluse et 1000 voix dans les Hautes-Alpes), ensuite parce qu’un certain nombre de villes populaires rien moins que périurbaines sont également marquées par ce recul : 500 voix de moins à Port Saint Louis du Rhône, 1500 à Fos-sur-Mer, 1900 à Martigues.
 
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En parallèle, en 2017, Marine Le Pen est continuellement à la baisse dans les sondages à partir du mois de février, passant ensuite en deux mois de 26% aux alentours de 22%. Au même moment, Jean-Luc Mélenchon, donné aux alentours de 11% se hisse jusqu’à 20% des estimations de vote. Conclure à la venue d’électeurs initialement tentés par le vote d’extrême-droite sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon constituerait une lecture abusive de ces courbes, une mobilisation tardive d’un électorat populaire plus favorable à la gauche pouvant provoquer une telle redistribution des cartes. En tout état de cause, il faut bien relever que le RN a su rester en dynamique tout le long de la campagne, en particulier au sein des catégories populaires, et que nous n’avons de fait pas été en mesure de le rattraper.

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Il convient donc de se demander comment l’Union Populaire pourrait, à l’avenir élargir sa dynamique à l’ensemble des catégories populaires. La planche de Salut me paraît se situer du côté d’un nouveau vote de classe que j’appellerai ici la conscience des marges

L’union des périphéries autour d’un projet politique de classe.

On l’a vu : notre force se situe dans les grandes villes et dans les quartiers populaires, alors que nous apparaissons plus en retrait dans les zones rurales et la France traditionnellement industrielle : il n’en a pas fallu davantage pour que les éditocrates réactionnaires en concluent au triomphe des préconisations de Terra Nova, le think thank de centre-gauche qui voyait dans l’alliance entre minorités et classes intellectuelles supérieures le socle de la nouvelle coalition de gauche.

De deux choses l’une : soit les éditorialistes de CNEWS et du Point ont mal lu la note de Terra Nova[iii], soit ils ont mal lu le programme et les résultats électoraux de l’Union Populaire. Que leur lecture ait été attentive ou non, une évidence demeure : ils sont obsédés par l’idée de nous enfermer dans un pré-carré identitaire en maniant des concepts dénués de tout fondement scientifique (« islamo-gauchisme » « bourgeois-bohèmes »). Sans ambitionner de reposer pour eux les bases d’une sociologie politique raisonnable et argumentée -la tâche est bien trop vaste- , peut-être peut-on faire observer  que la coalition réunie par l’Union Populaire diffère assez nettement de ce que Terra Nova annonçait en 2011. 

Ledit rapport souligne en effet que le fossé s’est creusé entre la gauche et la classe ouvrière à partir de 1968, à mesure que la première endossait des valeurs de libération des mœurs. Au contraire, et plus encore à partir de la conversion de la gauche à l’économie de marché dans les années 1980, la classe ouvrière se serait montrée plus sensible à la promotions de normes fortes où l’on se protège des marges. Le divorce entre la gauche et la classe ouvrière repose donc, pour Terra Nova, sur des valeurs essentiellement culturelles. 

En parallèle, le rapport souligne l’existence d’une « nouvelle gauche » reposant sur ce qu’il appelle la « France de demain » : les jeunes, les femmes, la diversité, les diplômés. Notant que cette France est minoritaire, le Think thank réfléchit à une « stratégie complémentaire » à côté de la « stratégie centrale » que représente la fidélisation de la « France de demain ». Deux axes sont ainsi esquissés : le premier vise à élargir la coalition aux classes intermédiaires et moyennes supérieures avec qui la France de demain présente des valeurs culturelles complémentaires, même si les valeurs économiques de celles-ci sont en rupture avec elle. La seconde, d’emblée écartée par le rapport viserait au contraire à se rapprocher des catégories populaires, ce qui exigerait de se recentrer sur les questions économiques de classe. En effet, le rapport affirme sans retenue qu’une telle stratégie ne pourrait s’obtenir qu’en reniant, pour la gauche, ses valeurs culturelles. Tout au plus reconnaît-il que la gauche devrait viser une partie seulement des catégories populaires, jugées plus faciles à coaliser (les précaires, les chômeurs, les jeunes ouvriers).

Présenter le résultat électoral de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle de 2022 comme la concrétisation électorale des virtualités dessinées par Terra Nova relève au mieux de la paresse intellectuelle, au pire de la grossièreté politique la plus crasse. En voici à mon sens les raisons essentielles.

1-      Une partie de la coalition « France de demain » a clairement voté pour Emmanuel Macron : les diplômés, les chefs d’entreprise, les cadres du secteur privé, les urbains profitant de la mondialisation qui pouvaient voter pour le PS ont clairement adhéré au projet politique du président sortant : le gardient du vote par niveau de diplôme, les scores atteints par Emmanuel Macron à Bordeaux ou dans l’ouest parisien en témoigne.  La note de Terra Nova présente d’ailleurs la France de demain comme des « outsiders », ce qui colle parfaitement, convenant-en, au discours du thuriféraire de la Start-up Nation.
 
2-      Le primat du clivage culturel dessiné par Terra Nova me semble devoir être remis en cause : le sentiment d’insécurité culturelle ne peut pas être considéré comme l’unique levier du vote en faveur du RN. 

Mon ami Raphaël Challier, sociologue, souligne dans un article récent[iv] qui revient justement sur le premier tour de l’élection de 2022 que dans la petite ville de l’Est qu’il étudie le RN apparaît fréquemment comme le défenseur de la proximité et de la ruralité. Il y montre la meilleure représentation des ouvriers et des employés sur les listes municipales présentées par l’extrême-droite que sur celles de la gauche et de la droite traditionnelles. Il y souligne en parallèle l’effacement progressif de la gauche locale « réduite à un petit cercle de notabilités ». En face, le primat va à ceux qui labourent le terrain, c’est-à-dire au RN, la force militante relative du territoire, même si elle est sans commune mesure avec ce qui a pu être la force du PCF ou du parti gaulliste à une époque. En parallèle, on assiste à l’assèchement des classes moyennes diplômées qui faisaient la force de la gauche sur ce territoire. 

L’Union Populaire esquisse clairement une alliance entre une partie de la « France de demain », dont se retranchent clairement les gagnants de la mondialisation d’une part et les catégories populaires d’autre part. Son programme en témoigne en associant clairement les enjeux environnementaux et l’action résolue de l’Etat protecteur, en faisant de l’écologie le nouveau paradigme d’une politique de gauche ambitieuse. Elle postule clairement que cela peut se faire sans reniement de ses valeurs culturelles : contre les identités réifiées, elle continue de défendre les principes d’une République creuset d’un contrat social et d’un métissage culturel. Cela constitue pour moi un solide fondement théorique pour s’attaquer au nouvel enjeu : celui de l’élargissement du vote de classe esquissé à l’ensemble des périphéries. 

On pourrait retenir une foule d’exemples pour illustrer les intérêts communs de ces périphéries. Je choisis d’en développer un ici : celui des maternités. La distance à laquelle se trouvent les femmes des maternités s’est accrue en France depuis vingt ans, alors qu’un tiers des maternités a fermé. Les départements ruraux sont évidemment les plus touchés, mais ils ne sont pas les seuls, comme en atteste la carte ci-dessous. En Seine Saint-Denis par exemple, on estime qu’il manque une sage-femme sur trois. A la maternité de Saint-Denis 63 des 91 postes seulement sont pourvus. Dans la nuit du 22 au 23 avril 2022, la maternité de Montfermeil a dû délester, c’est-à-dire diriger une partie des accouchements vers un autre établissement, on imagine dans quelles conditions pour les patientes. A bien des égards, la fracture entre le centre et la périphérie semble dessinée par le périphérique parisien, à condition bien entendu d’intégrer au centre les communes huppées de l’ouest. Peut-être faut-il même lui retrancher les quartiers les plus pauvres des grandes agglomérations. A Marseille par exemple, le métro et le tramway réussissent la prouesse d’éviter contrairement le 3e arrondissement, pourtant central dans l’agglomération.

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Les quartiers paupérisés du cœur des métropoles, les quartiers populaires périphériques, le périurbain délaissé ont des enjeux et des intérêts de classe communs. C’est la tâche immense et passionnante d’une grande force politique que de les mettre au diapason. 

Car oui, c’est là qu’est la force. 

 



[i] Plus de 70% dans le quartier du Vieux Saint-Ouen lors des élections législatives de 1973.
[ii] LFI laisse 100 circonscriptions à EELV, 70 au PS et 50 au PC, n’en conservant que 300 pour elle-même.
[iii] « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? » Rapport de Terra Nova, 2011.
[iv] Raphaël Challier, « Quand l’exclusion politique des classes populaires favorise le FN/RN ».

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