Lectures

 Henry Rousso, Un château en Allemagne, Paris, Fayard, 2012. 

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Henry Rousso, historien français, est notamment l’auteur du syndrôme de Vichy (Le Seuil, 1987). Il y étudie attentivement les traces laissées par le régime dans la société et la pensée politique française. Il s’inscrit dans le courant historiographique qui revient largement, à partir des années 1980, sur le « refoulement » qui avait caractérisé l’historiographie française à propos de la période de l’Occupation. Pour le dire brièvement, l’histoire du régime de Vichy avait alors sacrifié à l’intérêt national. Le Leitmotiv de De Gaulle était que de toutes façons Vichy, ce n’était pas la France et que passée une rapide épuration, l'énergie était à tourner vers la réconciliation nationale et la reconstruction. Il était dès lors facile d’avancer que la guerre civile, la collaboration et le racisme pratiqués par l’Etat étaient issus d’une logique exogène à une société française restée immunisée contre le fascisme. L’idée que De Gaulle, épée de la France, avait pu frapper l’Allemagne nazie tandis que Pétain, bouclier des Français, les avait protégés est d’ailleurs restée assez largement répandue pendant des décennies. Las, un historien américain, Robert Paxton ouvre une large brèche dans ce compromis dans les années 1970. Avec La France de Vichy, il expose longuement comment la politique de collaboration, l’antisémitisme d’Etat, les formes fascisantes d’exercice de l’autorité ont été formulées et finalement mises en œuvre en France par des responsables politiques et administratifs français. A sa suite, toute une historiographie démontre de façon réitérée comment la politique de collaboration de l’Etat français a très souvent devancé les demandes de l’Allemagne nazie, comment le racisme officiel et la participation au génocide ont été organisés par l’Etat avant même que les autorités du Reich n’en fassent la demande. Le constat finit par faire consensus, et il est cruel : la prise en charge de l’exploitation économique et de l’administration de la France par Vichy a largement simplifié la tâche à Hitler, qui a dès lors pu déployer ses moyens ailleurs ; la croyance de Laval qui ambitionnait de tailler une place à la France dans l’Europe allemande était une chimère qui l’a conduit à toutes les bassesses. 

Ce renouvellement historiographique était précieux : il faisait la lumière sur les faits mais ouvrait en sus la voie à des grands procès mémoriels comme celui de Maurice Papon. A la clef, il y a eu la reconnaissance par Jacques Chirac de la responsabilité de l’Etat français dans le génocide des Juifs et des Tziganes, pas décisif vers une mémoire appaisée.

Henry Rousso, dans Un Château en Allemagne, pose une nouvelle pierre au travail historiographique de fond entrepris à propos de Vichy. Il ferme en quelque sorte le rideau sur cette période en choisissant de se pencher sur les derniers mois du régime, quand celui-ci doit s’exiler. C’est de l’histoire mais ça se lit d’une traite, comme un roman : réfugiés à Sigmaringen, un château dans le sud de l’Allemagne, les dignitaires du régime de Vichy se livrent à un fascinant jeu d’ombres chinoises. Les coteries continuent d’exister, on forge alliances et intrigues. Le maréchal Pétain lui-même y vit dans un grand isolement, éloigné du petit milieu politique grouillant. Rousso expose la géographie de Sigmaringen : les positions des uns et des autres dans la vieille demeure, l’exil choisi par Doriot et les siens à quelques kilomètres. Alors qu’on pourrait croire que la tendance est à la résignation, il n’en est rien : les querelles et les jalousies se poursuivent. Les plus radicaux, les collaborationnistes, ceux qui préconisaient la collaboration idéologique et de conviction ont largement pris le dessus sur les collaborateurs d’occasion ; ils ne tombent pourtant pas d’accord entre eux et envient Doriot, qui a définitivement acquis les faveurs de l’Occupant…qui n’occupe d’ailleurs plus. Le tout se joue d’ailleurs dans une ambiance crépusculaire que la maladie des protagonistes, condamnés à manger du chou à tous les repas, assombri encore encore dans  une sorte de ridicule gastrique. Les scènes décrites au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes, à la fin de l’année 1944, sont édifiantes : on sabre le Champagne, on prévoit de fêter Noël à Paris. Rousso illustre ainsi avec brio l’aveu terrible prononcé par Cousteau dans Je suis partout : « entre l’abîme et nous, il ne reste que la mince épaisseur de la Wehrmacht ».

A l’heure où les discours ultra-conservateurs refont surface, et où de cyniques entreprises politiques tentent maladroitement de réhabiliter une historiographie datée, la lecture et la relecture de Henry Rousso tient de la cure de jouvence. 




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J’ai adoré Au revoir là-haut. L’auteur y évoque la boue des tranchées et le cynisme du commandement militaire, la perdition et l’abandon des rescapés, le martyr des gueules cassées. Ce n’est pourtant pas un livre sur la guerre, mais plutôt la farce vengeresse et bariolée de deux parias, aussi dissemblables que complémentaires, contre 
tout : les planqués de l’arrière, la famille bourgeoise, la morale, les bons sentiments, les profiteurs de guerre, les politiciens cyniques. Enlevé, le bouquin est tour à tour dramatique et burlesque. Ca se lit d’une traite, on se régale à chaque ligne, on passe du rire au larmes, on tremble jusqu’à la dernière page. 

Sans évidemment livrer le récit, on peut en donner la trame générale. Un poilu est sauvé de l’ensevelissement dans un trou d’obus par un de ses camarades dans les derniers jours de la guerre. Juste après, ce dernier est défiguré par un éclat d’obus. Le premier, Albert, d’extraction modeste accompagne alors le second, Edouard, issu d’un milieu très bourgeois, dans sa convalescence. Il le suit même dans sa rupture avec la société tout entière. En effet, Edouard, dessinateur exubérant était déjà en froid avec son milieu familial avant le conflit. Gueule cassée, il refuse tout simplement d’y paraître à nouveau. Tous deux doivent échapper à Aulnay-Pradelle, un officier cynique ayant délibérément déclenché les derniers assauts meurtriers à des fins de carrière personnelle. Après la guerre, ce dernier se lance dans les affaires, décidé à bâtir une fortune en faisant inhumer les morts au combat : âpre au gain, il ne recule devant aucun outrage. La galerie de personnages est magnifique, elle brosse la société des années folles. Albert s’excuse d’exister mais fait tourner l’intendance : prolétaire raisonnable et effacé, il donne les moyens matériels à l’entreprise. Edouard fourmille de projets : bourgeois cultivé et rejeté, il est insolent et superbe. Surtout, ils ne sont vraiment subversifs qu’ensemble. J’ai une affection particulière pour le personnage du père Péricourt : un grand bourgeois assuré de toute la puissance de sa domination, mais dont le récit délivre lentement les fragilités. J’adore le sens de la formule de Lemaître mise au service de la description du personnage, saluant ses affidés « avec une noblesse de doge ». Il y a pourtant une page pleine de gravité dans laquelle il saisit des bribes de la vie de son fils qu’il croit mort parvenant, trop tard, à se mettre un peu à sa place. Sa fille est elle-même un personnage remarquable : convoitée par toute une foule de courtisans qui la trouvaient « banale vue de face, mais très jolie vue de dot », elle s’emploie longuement à venger les femmes qui ne quittaient alors l’autorité de leur père que pour trouver celle de leur mari. J’adore enfin le sort fait à Labourdin, le minable politique que Péricourt tient dans sa main, « un imbécile encore grandi par sa bêtise »

Lisez donc Au Revoir là-haut, ça ne se lâche pas.




Michel Biard, La liberté ou la mort. Mourir en député, 1792-1795. Paris, Taillandier, 2015.

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Alors que l’époque semble à la fois marquée par une vision simpliste de la Révolution et par un retour de flamme de la violence en politique, l’ouvrage de Michel Biard, spécialiste de la dernière période de la Révolution française m’apparaît comme une prise de hauteur à la fois érudite et salutaire sur le sort de nombreux parlementaires à partir de la période de la Convention (1792-1795). Il rappelle ainsi que la députation n’est pas par nature une sorte de dignité protégée de la noblesse républicaine. On voit au contraire à travers de nombreux parcours que la fonction de député a davantage tenu de l’avant-poste politique dont la tranchée n’a été souvent tenue qu’au péril de la vie de ses détenteurs. 

Michel Biard commence par faire un sort à tous ceux qui voient la maxime de « la liberté ou la mort » comme un prodrome de la Terreur rouge en rappelant qu’il s’agit au contraire d’un principe politique auquel de nombreux députés vouent tout simplement leur existence. Rappelons que dans la période précédente, la monarchie de Versailles organisait son gouvernement entre les deux ailes du château : l’aile gauche, où les ministères travaillaient aux affaires du royaume et l’aile droite, où les courtisans travaillaient à leurs propres affaires[i].  L’introduction de l’abandon de soi comme leitmotiv de l’action politique par un certain nombre de parlementaires au moment de la Révolution méritait donc bien d’être rappelée. 

Si tout est passionnant – les morts de parlementaires ne relèvent pas seulement d’exécutions ; quand celles-ci surviennent, c’est au terme d’un processus de déchéance légale qui n’allait pas de soi au début de la Révolution ; plusieurs mémoires concurrentes sont forgées à partir de ces morts célèbres – le chapitre qui a ma préférence personnelle revient sur l’historiographie clivée de la période. On admire les montagnards peints par Esquirros[ii] « tous ses hommes n’avaient commis qu’un crime, celui de tirer le glaive contre les ennemis du peuple ; ils périrent aussi par le glaive », on se délecte de Nodier[iii] mettant en scène le dernier banquet des Girondins à travers des formules apocryphes comme celle de Vergnaud « La Révolution est comme Saturne : elle dévore tous ses enfants »

Le chapitre sur la traque des proscrits et celui sur les suicides des parias sont également remarquables, et dignes d’un bon thriller. Les annexes sont rarement aussi fournies dans une édition grand public : les textes, les documents statistiques y sont précieux, en particulier dans une perspective pédagogique. 

A l’heure où les appels au meurtre à l’endroit de personnalités politiques connaissent un certain retour en force, l’épaisseur historique de La Liberté ou la mort me semble précieuse.

 

 



[i] J’emprunte la formule au marquis de Bellegarde, personnage de Ridicule, de Patrice Leconte (1996).
[ii] Alphonse Esquiros, essayiste et homme politique (1812-1876), auteur d’une Histoire des Montagnards (1847) et d’une Histoire des martyrs de la liberté (1851). Député et sénateur de l’extrême-gauche démocrate sous la IIe République.
[iii] Charles-Emmanuel Nodier, écrivain et académicien (1780-1844), auteur du Dernier banquet des Girondins (1833).