Mixité sociale ou séparatisme scolaire ?

La nomination du nouveau ministre de l’Education nationale a en partie réactivé un certain nombre de polémiques qui ont émaillé la législature sur le point de s’achever. Si ses positions ont été grossièrement caricaturées par la droite et l’extrême-droite, c’est un fait que la mise en place de réunions en non-mixité, organisées par des associations ou des syndicats a soulevé durant le mandat émotions et débats. Sans réactiver inutilement des échanges qui ont parfois tourné au grotesque, je voudrais ici dire en quoi l’absence de mixité sociale me paraît préjudiciable en milieu scolaire. 

Précisons tout d'abord qu'elle me paraît beaucoup moins menacée par la tenue ponctuelle de réunion par quelques militants syndicaux que par la séparatisme scolaire qu’un ensemble de facteurs – sociaux, techniques, géographiques – renforce depuis des années.

Dans une société très inégalitaire, et où les inégalités s’accroissent, admettons d’abord que la mixité sociale ne peut pas se résumer un écran de fumée cachant la réalité de ces inégalités et un pis-aller qui évite d’avoir à s’y attaquer. Seule la réduction et finalement l’élimination de ces inégalités doit constituer un objectif.

 

Où en est la mixité sociale aujourd’hui ?

 

On se propose ici de se demander ce qu’est une catégorie sociale exerçant une domination puis d’évaluer l’étendue des lieux d’exercice de cette domination.

Qu’est-ce que la classe dominante ?

On pourrait d’abord considérer que la domination est exercée dans les établissements scolaires par les élèves scolairement connivents car issus des classes dominantes économiquement, mais pas seulement. En effet, si l’on considère que la classe dominante économiquement se limite aux détenteurs des moyens de production, la question de la mixité ne se pose pas : cette catégorie est d’une part numériquement très faible et d’autre part scolarisée dans un milieu extrêmement fermé, au sein de quelques institutions privées où l’entre-soi prévaut. Il est en outre impensable de mettre un enfant de milliardaire par classe, sauf à faire des classes vraiment très grandes, de l’ordre de 50 000 élèves à peu près. On parle donc de mixité au sein même du salariat entendu au sens de la masse des gens qui ne possèdent, pour vivre, que leur force de travail et qui constituent l’écrasante majorité de la population. On objectera qu’au sein du salariat les situations économiques sont elles-mêmes très diverses même si ceux qui produisent et exercent la puissante domination économique en sont par définition exclus.

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Qu’est-ce que la diversité sociale ?

Si l’on doit faire une photographie de cette diversité des conditions économiques, voilà ce qu’elle serait dans la France d’aujourd’hui : la moitié des individus économiquement autonomes gagne plus de 1600 € par mois, l’autre moitié moins. Un revenu supérieur à 2000 € vous hisse dans le premier tiers et un revenu supérieur à 4000 € dans le premier décile. Pour atteindre le premier centile il faut dépasser les 15 000 € de revenu mensuel. Le même spectre pourrait être tracé à partir de la détention de capital et non de revenus (au dessus de 150 000€ de bien propres, premier tiers). Du coup, la vraie mixité sociale revient à mélanger, sur la plus grande partie du territoire, les 50% d’enfants issus de catégories défavorisées avec ceux de la classe moyenne (entendons par là les 35 % qui se situent immédiatement au dessus du revenu médian). Il ne s’agit presque jamais de mélanger paritairement les riches (une poignée) et les catégories populaires (très nombreuses). Tout l’enjeu de la mixité est donc, aujourd’hui, de mélanger le large spectre des enfants issus du salariat du migrant mineur isolé au fils de cadre de la fonction publique en passant par la fille de chômeur et la fille d’ouvrier.

Où en est la diversité au sein des établissements scolaires ?

Où cette mixité est-elle réalisée dans la France d’aujourd’hui ? De façon presque automatique dans les unités urbaines de 15 à 20 000 habitants et moins : la présence d’un seul établissement scolaire y rend plus difficiles les stratégies de contournement de la carte, le semis d’écoles privées y est plus lâche. Ou est-elle au contraire plus difficile ? Dans les grandes métropoles où de telles stratégies sont possibles et où les clivages sociaux sont plus marqués entre des quartiers parfois proches géographiquement. Conséquemment, c’est là que les stratégies de contournement font courir le plus grand risque à la mixité : il y a 40% de boursiers dans le dernier collège où j’ai enseigné, alors que le 6e arrondissement de Marseille, où il se situe, est assez favorisé, surtout dans sa partie sud. Par définition, la métropole est le lieu de la densité : les enclaves sociales existent mais elles ne sont ni parfaitement homogènes, ni totalement hermétiques : même à Pierrefitte-sur-Seine (Seine Saint-Denis), où j’ai enseigné huit ans,  le recrutement des élèves venus des pavillons de la cité et du centre ancien dégradé présentent une certaine hétérogénéité sociale. La seule exception est constituée par des établissements insérés en plein cœur d’un grand ensemble d’habitat populaire (le collège Jean Vigo à Epinay, le collège Versailles dans le IIIe arrondissement de Marseille…), et encore : il n’y a jamais 100% d’élève très défavorisés. Ces collèges sont l’exception sur des territoires comme la banlieue nord de Paris ou même l’ensemble des Bouches-du-Rhône, alors même que ces territoires comportent quelques-uns des quartiers les plus pauvres de France.

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Que constate-t-on à ce stade de notre raisonnement ? Que la non-mixité sociale, si elle est entendue au sens du mélange d’élèves issus de la classe moyenne et d’élèves issus des classes populaires est rare (la mixité est un fait la majeure partie du territoire national) et difficile à envisager (les quartiers socialement homogènes sont rares, l’extrême variété des conditions prévalant au sein du salariat laisse envisager un grand nombre de nuances dans le profil des établissements). Reste maintenant à savoir si elle est souhaitable.

Comment fabriquer de la mixité sociale à l'Ecole ?

Pour savoir si la non-mixité est souhaitable dans l’absolu, on se propose d’évaluer à quel point elle est préférable à la mixité dans un processus d’émancipation de toutes les dominations.

Quelles sont les dominations produites par la mixité sociale en milieu scolaire ?

Puisqu’on a vu que dans les établissements scolaires il ne pouvait être question de la domination de la classe détentrice du capital, il faut admettre que si domination il y a il s’agit d’une autre domination que celle relevant de l’exploitation économique du salariat. On pense naturellement à celle potentiellement exercée par la classe moyenne et moyenne supérieure, qui possèdent des revenus supérieurs, qui maîtrisent les codes de l’Ecole, qui disposent d’un capital social et culturel plus élevé ou en tous cas plus reconnu par l’institution et qui produit, à ce titre, des élèves plus connivents et de fait placés en position de supériorité par rapport à leur camarades issus des catégories populaires. Faut-il ajouter que leurs enfants ne sont généralement pas victimes de racisme et qu’ils sont mélangés, dans certains établissements, avec des victimes de racisme et que cette domination s’ajoute potentiellement aux autres ? Je veux bien l’entendre, mais faut-il pour autant considérer la non-mixité à l’Ecole comme  souhaitable à des fins d’émancipation des victimes de racisme ? Je ne suis pas certain qu’une telle position soit soutenable.

Choix de la non-mixité et intérêts de classe

Il y a pourtant des aspirations à la non-mixité à l’Ecole. Les élites sociales qui mettent leurs enfants dans des Ecoles privées exercent un racisme social de fait, qu’ils expriment crûment en affirmant à mots plus ou moins couverts qu’il n’est pas question de mettre leurs enfants dans des lycées de racailles. Mais ce racisme de classe – qui parfois se double de racisme tout court – n’est pas l’apanage des catégories sociales favorisées : quel professeur n’a pas croisé de parents d’élèves, même modestes, refusant une orientation en bac professionnel, refusant de lycée de Stains, ou encore arguant du meilleur cadre proposé par le lycée privé Jean Baptiste de la Salle à Saint-Denis ? Non seulement l’idée selon laquelle les établissements publics du 93 sont mal fréquentés est parfaitement intégrée par les classes moyenne et aisée, mais elle est également intériorisée par des franges entières des catégories populaires. Est-ce que cela relève, pour ces dernières, de l’aliénation évoquée par Frantz Fanon ou au contraire de l’assimilation des éléments de culture dominante chère à Léopold Sédar Senghor ? C’est difficile à dire, mais cela démontre au moins qu’en matière d’assimilation de la norme scolaire, la césure entre dominants et dominés n’est pas aussi nette que ça.

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Reste que tous ces choix se font contre des intérêts de classe. Les catégories urbaines, aisées, protégées ou profitant de l’ordre marchand ne sont pas les principaux bénéficiaires du système de domination économique. Ils forment l’assise politique et sociale du régime parce que ce sont ceux qui en souffrent le moins. Ils maîtrisent la norme scolaire, disposent du capital social et culturel qui leur permet d’optimiser les parcours scolaires de leurs enfants mais pas d’intégrer la classe dominante planétaire, de toutes façons très fermée. Ceux-ci ont comme perspective de devenir cadres travaillant 70 heures par semaine ou fonctionnaires sommés de devenir plus productifs, mais ils ne restent jamais que des affidés de la classe dominante économiquement, se figurant qu’ils ont intégré la bourgeoisie parce qu’ils sont en mesure d’acheter une berline Renault à crédit et un pavillon à Aubagne. Les aliénés ayant intériorisé la norme dominante oublient eux-mêmes leurs intérêts de classe, défiants qu’ils sont de la condition de la majorité des classes populaires. Ainsi, le prolétariat se replie dans le périurbain et parfois dans la xénophobie pour éviter les plus populaires qu’eux, parfois vécus comme exogènes et les catégories populaires des banlieues se défient d’elles-mêmes ou croulent sous la misère et l’absence de repères. Passion inégalitaire des catégories moyennes et supérieures, égarement des catégories populaires entre repli xénophobe, passion de l’ascension individuelle ou nuit des prolétaires : la non-mixité à l’Ecole est le témoin de la division du salariat.  

La non-mixité sociale, à la fois rare et très imparfaite fait donc écho à des dynamiques d’atomisation de la classe salariée. Elle n’est ainsi pas souhaitable et doit à ce titre être combattue à l’Ecole.

Mixité, métissage et culture populaire

Elle doit être combattue par la mise en place d’un service public de qualité : des établissements nombreux, à proximité d’espaces résidentiels et bénéficiant d’un zonage favorisant la variété des profils sociaux et bénéficiant de moyens d’encadrement suffisants (enseignants, assistant.es sociaux-ales, personnels médicaux, assistants d’éducation titulaires et formés). Elle soit être combattue par l’intégration de l’Ecole privée à un grand service public de l’Education nationale se saisissant à bras-le-corps de la question. Cette nouvelle organisation, cohérente sur le territoire, favorisera le métissage culturel au sein d’une Ecole unique postulant l’universalité des aspirations humaines élémentaires (la liberté, la dignité, le temps libre, le logement, les vacances, le sport, la culture…) qui transcendent largement les multiples clivages dominant/dominés existants mais par définition non opérants quand il s’agit de chercher une voie commune vers l’émancipation. Seule cette Ecole me semble à même de constituer le creuset de l’élaboration d’une nouvelle culture populaire au sens large, support – parmi d’autres  – de la constitution d’un nouveau projet d’émancipation. Elle doit en parallèle s’inscrire dans le cadre d’un projet politique plus vaste que le seul secteur éducatif.

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Ainsi, si la non-mixité temporaire peut apparaître comme un moyen, par exemple au sein de groupes de parole d’évoquer à des fins d’émancipation les dominations par les groupes de dominés eux-mêmes afin d’envisager par la suite et en parallèle des combats communs autour de l’émancipation collective, la non-mixité durable, par exemple à l’Ecole, ne paraît ni souhaitable, ni possible.

Plutôt que de s’enfermer dans un vain combat entre partisans de la non-mixité dénonçant à la légère le racisme d’Etat et thuriféraires d’une République prétendument universaliste livrée au consensus national-républicain mais faisant l’impasse sur de nombreuses dominations, il me semble important de recentrer le combat autour de ce qui est partagé par l’ensemble des exploité-e-s : l’égalité des conditions socio-économiques. Ce combat apparaît comme la condition nécessaire, quoique non suffisante de l’ébranlement de toutes les dominations.



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